TU SERAS UN HOMME, MON FILS

de | 29/05/2016

Le poème « Tu seras un homme mon fils », écrit par Rudyard Kipling en 1910, a été largement diffusé dans sa traduction française classique traduite par un certain André Maurois. Il est souvent connu par ces trois phrases qui n’en sont pourtant qu’une toute petite partie, et qui n’apparaissent même pas telles quelles dans le texte anglais original :

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Tu seras un homme, mon fils.

S’il est déjà touchant dans cette version la plus connue, peu de gens savent qu’elle modifie le texte de Kipling pour respecter les rimes. Voici une autre traduction, de Germaine Bernard-Cherchevsky, dont les mots sont plus justes car plus proches du texte anglais. Les vers ne riment pas, mais toute la puissance du texte original en anglais est mieux conservée. 

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Si tu restes ton maître alors qu’autour de toi
Nul n’est resté le sien, et que chacun t’accuse ;
Si tu peux te fier à toi quand tous en doutent,
En faisant cependant sa part juste à leur doute ;

Si tu sais patienter sans lasser ta patience,
Si, sachant qu’on te ment, tu sais ne pas mentir ;
Ou, sachant qu’on te hait, tu sais ne pas haïr,
Sans avoir l’air trop bon ou paraître trop sage ;

Si tu aimes rêver sans t’asservir au rêve ;
Si, aimant la pensée, tu n’en fais pas ton but,
Si tu peux affronter, et triomphe, et désastre,
Et traiter en égaux ces deux traîtres égaux ;

Si tu peux endurer de voir la vérité
Que tu as proclamée, masquée et déformée
Par les plus bas valets en pièges pour les sots,
Si voyant s’écrouler l’œuvre qui fut ta vie,
Tu peux la rebâtir de tes outils usés ;

Si tu peux rassembler tout ce que tu conquis
Mettre ce tout en jeu sur un seul coup de dés,
Perdre et recommencer du point d’où tu partis
Sans jamais dire un mot de ce qui fut perdu ;

Si tu peux obliger ton cœur, tes nerfs, ta moelle
À te servir encore quand ils ont cessé d’être,
Si tu restes debout quand tout s’écroule en toi
Sauf une volonté qui sait survivre à tout ;

Si t’adressant aux foules tu gardes ta vertu, 
Si, fréquentant les Rois, tu sais rester toi-même,
Si ton plus cher ami, si ton pire ennemi, 
Sont tous deux impuissants à te blesser au cœur,

Si tout homme avec toi compte sans trop compter ;
Si tu sais mettre en la minute inexorable, 
Exactement pesées les soixante secondes. 
Alors la Terre est tienne et tout ce qu’elle porte,
Et mieux encore, tu seras un homme mon fils !

Rudyard Kipling (1910)

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